Gouvernementalité algorithmique, Biopolitique: pouvoirs/savoirs, surveillance, discipline – M. Foucault

Schéma généralfoucault

(d’après Aurélie Leclercq-Vandelannoitte, 2008)

panoptique2. L’architecture “panoptique” d’une prison

Benavent3. Les composants de la gouvernementalité algorithmique (voir Benavent 2016)

Définition des principaux concepts

 

L’analyse de Michel Foucault sur la gouvernementalité, un néologisme associant gouvernement et rationalité (Foucault 1978), permet une réflexion globale et historique sur les mécanismes disciplinaires qui définissent notamment:

  • la société disciplinaire: la surveillance, la visibilité, les classements, la normalisation… voir Foucault 1975 et voir cette bonne vidéo sur la pensée de Michel Foucault, par P-Y Gomez (14 mn);
  • la biopolitique, une rationalité gouvernementale articulant les modes juridiques, disciplinaires et sécuritaires: une police moderne « dont le projet de créer un système de réglementation de la conduite générale des individus où tout serait contrôlé, au point que les choses se maintiendraient d’elles-mêmes, sans qu’une intervention soit nécessaire » Foucault (1982). Voir l’analyse du dressage des populations, par A. Macmillan  (2010);
  • et donc aujourd’hui la gouvernementalité algorithmique (Rouvroy et Berns 2013) et la  sousveillance (Quessada 2010). Voir l’exemple donné par B. Fallery (2020) sur la captation des données de santé et leur exploitation par les outils d’Intelligence artificielle.

Michel Foucault (1981), Entrevue à l’Université Catholique de Louvain, il y traite notamment de sa démarche et de sa conception du pouvoir, de la gouvernementalité… On peut accéder à de nombreux textes de M. Foucault et sur M. Foucault, qui sont repris et classés sur le site 1Libertaire.

1. Les situations de Savoirs/Pouvoirs

Notre société accumule du savoir pour du pouvoir. Le savoir n’est pas une connaissance neutre, il est un outil essentiel de l’exercice d’un pouvoir diffus : les situations de Savoir/Pouvoir s’exercent sous l’influence de trois forces (voir le schéma ci-dessus): des discours, des techniques de gouvernement des personnes, et des réactions qui construisent l’identité de soi par une subjectivation (voir Foucault 1981).

Il s’agit en fait de situations de micro-pouvoirs/micro-savoirs : non pas ceux de grandes institutions mais ceux d’un chef de service, d’un gardien, d’un directeur d’hôpital, d’un juge, d’un président d’université… La société de l’information peut alors être interprétée comme une société de surveillance disciplinaire, qui n’opère plus physiquement en confinant les personnes, mais à travers un contrôle permanent permis par de nouvelles « technologies gouvernementales » : sur l’exemple des technologies mobiles (portables, tablettes…) voir Leclercq-Vandelannoitte (2008), sur l’exemple des données de santé voir cet article sur le site  LeVentSeLève (2020).

2. Les discours créent et contrôlent les objets qu’ils prétendent connaître

Les discours sont censés dire la vérité dans un domaine (des modes de pensée, des pratiques :  ”le client est roi”, “la société de l’information”, “la compétitivité”, “la mondialisation”, « la pandémie »…). Ils définissent ainsi des normes sociales (classement entre les comportements “normaux” et les comportements “déviants”) auxquelles nous finissons par nous soumettre, sans possibilité d’esprit critique :

  • voir le cours de P. Bourdieu en 1990 au Collège de France, sur « la fabrique des débats publics »:
  • voir la conférence de R. Gori en 2018 sur les savoirs narratifs, qui ne sont aujourd’hui traduits que par la technologie numérique;
  • voir le texte de O. Cheval en 2020 sur les apports de M. Foucault permettant de comprendre les discours sur la pandémie de Covid-19 relayés par les médias: d’abord la loi interdit (rétablissement des frontières, exclusion des clusters…), puis la discipline norme les individus (confinement, attestations…), enfin le libéralisme sécuritaire normalise toute une population (masques, traçage numérique, vaccinations, passe sanitaire….).

3. Les “Technologies gouvernementales” permettent notamment de voir sans être vu

Les technologies de gouvernement des personnes désignent ces instruments très divers, à la fois techniques et sociaux, qui organisent les rapports Société/Individus en fonction du sens qu’ils créent : une procédure, une statistique sur les contaminations, un système de terminaux mobiles, une carte de la mortalité, un impôt, des capteurs, une vidéosurveillance, un système incitatif, une institution de véridiction, un moteur de recherche, un système de recommandation sur le Web…

Dans les sociétés disciplinaires sont souvent des dispositifs panoptiques (voir Pezet 2004), qui permettent de voir sans être vu, comme dans l’architecture panoptique d’une prison, d’un hôpital, d’une école, d’un réseau socio-numérique… (sur Data Management and Panopticon, voir Buffenoir et Bourdon, 2012).

4. La « Gouvernementalité », la rationalité du gouvernement des personnes

Concept formé par M. Foucault, la gouvernementalité désigne la rencontre « entre les techniques de domination exercées sur les autres et les techniques de soi » (voir Foucault 1978). Au delà des rationalités comme la souveraineté ou la  raison d’état, la gouvernementalité est un mode spécifique d’exercice du pouvoir (une conduite des conduites, un art libéral-sécuritaire de gouvernement) qui produit, à travers des « techniques de gouvernement », un style de vie, qui amène les individus à se concevoir et à se gérer eux-mêmes dans le système considéré, à réagir « normalement », avec auto-discipline mais sans coercition.

Pour mieux comprendre on peut prendre l’exemple des « techniques gouvernementales » que représentent le mobilier scolaire: si dans une classe maternelle l’architecture intérieure s’organise autour de coins-lectures, de coins-peintures… dans une classe primaire on ne voit que des pupitres sur lesquels il faut rester assis six heures par jour. Une technologie de gouvernement peut organiser la soumission volontaire et l’obéissance (Lemke 2001; Lascoumes 2004).  Sur les implications pour les sciences de gestion, voir Pezet (2004) et Le Texier (2011). Sur les implications du concept de gouvernementalité pour caractériser le mode libéral-sécuritaire de gouvernance des systèmes d’information dans les organisations, voir E. Bertin et A. Leclercq-Vandelannoitte (2019)

5. La  gouvernementalité algorithmique par l’analyse des Big data

Aujourd’hui A. Rouvroy et T. Berns (2013) analysent la gouvernementalité algorithmique comme un mode de gouvernement des personnes par l’analyse des Big data, nourri essentiellement de données « brutes » et quantifiables.

On peut trouver une belle recension des interventions d’Antoinette Rouvray sur cette page du site 1Libertaire. Voir une présentation en 2012 sur son blog Mediapart, voir un entretien en 2015 sur le site Rue89 et voir cette excellente vidéo :

La gouvernementalité algorithmique est  aujourd’hui un mode de savoirs/pouvoirs :

  • qui n’opère plus par une réglementation des conduites mais par la configuration anticipative des possibles (Ranking Google, Fils d’info FaceBook, Google News…) ;
  • où le pouvoir ne s’exerce non pas seulement par cette connaissance du probable, mais par une maîtrise du potentiel et des opportunités (Recommandations Netflix ou Amazon, Tendances Twitter…) ;
  • un mode de gouvernement social ne s’adressant aux individus que par voie d’alertes, en provoquant des réflexes et une incitation à l’identique dans un environnement déjà personnalisé à l’avance (sur la gouvernementalité par les plateformes, voir l’analyse de C. Benavent 2016).
  • un mode de gouvernement qui relève aussi du « techno-mimétisme », où l’individu aligne inconsciemment son comportement afin de pouvoir utiliser efficacement l’intelligence Informatique (voir Marosan 2019).

Et si vous êtes intéressés par cette question, voir cette conférence d’A. Rouvray (1h30): 

 

6. De la discipline au contrôle, de la surveillance à la sousveillance: vers la Société des traces?

A la suite de M. Foucault, Gilles Deleuze décrit un passage depuis la société de surveillance vers la société de contrôle (Deleuze 1990) : voir les contributions de M. Bidan (2020) et de M. Pingeot (2020) sur le site The Conversation. Le « collier électronique » de la société de contrôle est alors décrit avec le concept de « langage numérique » d’accès à la réalité et celui d’« atermoiement illimité » forgé par Kafka. Il ne s’agit plus de discipliner et d’ordonner, mais de contrôler en gérant tout désordre, voir N. Auray (2012).

A partir de l’analyse de E. Sadin (2009) sur la surveillance globale, le concept de « sousveillance » a été proposé par D. Quessada (2010) pour une société où l’individu n’est même plus sur-veillé mais plutôt sous-veillé par ses traces numériques, de façon discrète, immatérielle et omniprésente : « La sousveillance est un dépassement de la surveillance en ce qu’elle est légère, discrète, immatérielle et omniprésente. Le « sous » de sousveillance en désigne le côté plus insidieux, l’action de quelque chose qui travaille « par en dessous ». Et si sousveiller n’est même plus se donner la peine de voir ou de constater, cela permet en revanche d’anticiper: Google a pu calculer qu’une personne s’apprête à changer de travail ou à être enceinte, avant qu’elle ne le sache elle-même… vers la police prédictive de Minority Report ?  voir l’analyse de Kyrou 2010. 

Dans cette Société des traces qui s’organise, on ne parle même plus de données. Car les traces peuvent aller de simples signaux (générés dans l’Internet des objets) jusqu’à des contenus (se propageant sous forme de « Mèmes »), en passant par des métadonnées (date, heure, lieu…) ou des passages (liens, clics, likes, cookies… captées par les plates-formes), voir Boullier (2015)

Et si on veut vraiment se faire peur, voir ce témoignage impressionnant de Maria Hvistendahl (2018) sur le « social ranking » qui s’organise en Chine à partir du paiement par smartphones.

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Voir les autres théories utilisées dans le contrôle des S.I.

Voir la carte générale des théories en management des S.I.

RÉFÉRENCES

Michel Foucault (1978), La «gouvernementalité», Cours au collège de France, dans Dits et Écrits Tome III texte n°239

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et sur de nombreux textes de M. Foucault, voir ce lien

Michel Foucault (1975), Surveiller et punir Naissance de la prison, Note de lecture des étudiants MIP du Cnam

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Michel Foucault (1981), Entrevue à l’Université Catholique de Louvain

le lien vers la vidéo

Gilles Deleuze (1990), Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, L’autre journal, n° l

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P. Lascoumes (2004), La Gouvernementalité : de la critique de l’État aux technologies du pouvoir , Le Portique

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A. Macmillan (2010). La biopolitique et le dressage des populations  Cultures & Conflits n° 78

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A. Leclercq-Vandelannoitte (2008), Le contrôle organisationnel et les systèmes d’information mobiles : une approche foucaldienne,Thèse Paris-Dauphine

Résumé (18 pages)


E. Pezet (2004), Discipliner et gouverner : influence de deux thèmes foucaldiens en sciences de gestion Finance Contrôle Stratégie Vol 7, N° 3

Le Texier, T. (2011). Foucault, le pouvoir et l’entreprise : pour une théorie de la gouvernementalité managériale. Revue de philosophie économique, vol. 12(2),

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E. Bertin et A. Leclercq-Vandelannoitte (2019), Who should eventually govern IT? A Foucauldian perspective, Conférence AIM 2019, publié dans  The European Journal of Information Systems

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L. Willcocks (2004), Foucault, Power, Knowledge and Information Systems : Recontructing the Present, in: Social theory and philosophy for Information Systems, Wiley, Chichester, p. 238-296.

books.google.fr

E. Buffenoir, I. Bourdon (2012), Reconciling complex organizations and data management: the Panopticon paradigm, WP version provisoire sur HAL

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T. Lemke (2001), The birth of bio-politics: Michel Foucault’s lecture at the Collège de France on neo-liberal governmentality, Economy ans Society, vol 30 n°2,

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A. Rouvroy, T. Berns (2013), Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation : le disparate comme condition d’individuation par la relation? Document de travail, Université de Namur

le lien ou Pdf

A. Rouvroy (2015), Entretien sur le site Rue 89

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E. Sadin ( 2009),  Surveillance globale, Enquête sur les nouvelles formes de contrôle, Flammarion Climats

Google.books

D. Quessada (2010). De la sousveillance: La surveillance globale, un nouveau mode de gouvernementalité. Multitudes, 40(1)

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A. Kyrou (2010), L’hypnose de l’à-venir: Ou des fables de science-fiction comme moyen de déjouer les pièges de la sousveillance. Multitudes (40, 1)

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D. Boullier (2015). Les sciences sociales face aux traces du big data: Société, opinion ou vibrations ? Revue française de science politique, vol. 65(5)

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C. Benavent (2016), Big Data, algorithmes et marketing : rendre des comptes, Statistique et société, Vol. 4, N° 3

le lien  ou  Pdf

M. Hvistendah (2018), L’enfer du «social ranking» : quand votre vie dépend de la façon dont l’État vous note, Revue du Crieur N°10

Pdf

N. Auray (2012). Penser l’éthique du numérique: entre morale et domination. In Médias sociaux: enjeux pour la communication, PUQ

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B. Fallery (2020), StopCovid, l’arbre qui cache la forêt Health Data Hub,  sur le site The Conversation

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