Théories des neurosciences et prise de décision: le rôle des émotions – A. Damasio

Les schémas

damasio1. Décision et expériences émotionnelles (in A. Damasio 2003)

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cerveau2. Les liaisons perception/néocortex/cerveau « reptilien » (in B. Dubuc 2016)

Définition des principaux concepts

Marqueurs somatiques, Décision et émotions, Apprentissage, Neuroéconomie… l’engouement pour les neurosciences cognitives peut notamment s’expliquer par la conjonction de deux phénomènes a priori bien différents : une prise de conscience de « l’erreur de Descartes » et le développement technique de l’imagerie cérébrale:

  • « L’erreur de Descartes – la raison des émotions » (selon le titre de l’ouvrage de A. Damasio 2010) aurait consisté à ne pas reconnaître « que la capacité d’exprimer et de ressentir des émotions est indispensable à la mise en œuvre des comportements rationnels ». L’esprit ne peut pas être clairement distingué du corps comme l’envisageait Descartes (1637): un changement de l’expérience subjective est indissociable d’un changement dans le cerveau, le corps et les comportements … et vice-versa ;

  • l’imagerie cérébrale s’est développée avec les techniques qui permettent de suivre l’activité de certaines briques de base ou certaines zones du cerveau (notamment l’activité vasculaire par IRM, l’activité électrique par EEG ou la magnéto-encéphalographie MEG) ainsi que d’analyser le rôle de lésions cérébrales particulières qui dégradent des « marqueurs somatiques » liés à la décision (entrainant notamment des choix professionnels ou sociaux désastreux, voir le cas historique de Phineas Gage, dans Lotstra 2002). On trouve sur ce site une longue série de belles présentations sur le cerveau, faites par B. Dubuc à l’Université McGill.

1. Pour une théorie des marqueurs somatiques : l’inscription corporelle de nos émotions

Pour le neurologue Antonio Damasio, raison et émotion ne s’opposent pas. Il considère que les processus émotionnels influencent significativement la prise de décision par le biais de marqueurs somatiques, qui sont formés des traces biologiques de nos expériences émotionnelles passées (voir Damasio 2010, qui observe qu’une lésion cérébrale nous coupant de certaines de nos émotions peut compromettre nos décisions).

Ces marqueurs sont acquis lors des processus de socialisation et d’éducation : des signaux inconscients faciliteraient ensuite la qualification rapide d’une situation ambiguë en fonction des conséquences qui lui avaient déjà été associées (liaisons perception/néocortex/cerveau « reptilien », sur le schéma 2). Le cerveau est bien plus qu’un mécanisme stimuli-réponses, dans le cadre d’un projet d’action il compare l’état du monde à ses hypothèses (voir Berthoz 2003) : « décider » nécessite donc aussi de réactiver les états émotionnels antérieurs qui permettent d’attribuer une valeur correcte à un choix (voir Giffard et Lechevalier 2006).


D’un point de vue neurologique, l’imagerie cérébrale montrerait un mécanisme de
convergence/divergence expliquant que la sollicitation de notre mémoire (c’est à dire une réactivation des mêmes zones que durant une perception initiale) mettrait en fait en synergie deux grands espaces du cerveau (voir cet entretien avec A. Damasio dans la revue Sciences humaines):

  • bien sûr un espace des cartes de représentations (construites au niveau du néo-cortex cérébral par l’esprit conscient au moment de la perception, voir flèche A sur le schéma 1 ci-dessus) ;

  • mais aussi un espace de dispositions non conscientes (associant différentes régions primitives du cerveau limbique ou « reptilien », celles où naissent les émotions comme la peur, la colère, la tristesse, l’instinct de survie… voir flèche B sur le schéma): voir cette conférence TED de Damasio en 2011, cette vidéo sur France Culture en 2017, et cette analyse du dernier ouvrage de A. Damasio en 2017 dans lequel il développe l’idée d’une homéostasie des systèmes organisationnels. Pour prendre un exemple courant, la vue d’un aliment semble déclencher en nous une activité cérébrale dans ces deux espaces du cerveau qui induisent alors des « inférences gustatives » (voir cet article dans La recherche en 2011).

2. Les controverses sur les neurosciences

D’un point de vue théorique, la principale controverse oppose les tenants d’un certain « biologisme » aux tenants d’une vision « psychologique ou sociale » de l’évolution (voir la controverse Neurosciences et Éducation, sur le site Mines-paritech.fr) :

  • s’appuyant notamment sur des résultats de l’imagerie cérébrale, des neurobiologistes comme H. Laborit (L’éloge de la fuite 1976, lien), J-P Changeux (L’homme neuronal 1983, lien, et surtout Du Vrai, du Beau, du Bien 2008, lien) ou S. Dehaene (Les neurones de lecture 2007, lien) soutiennent une vision du développement du cerveau qui est empreinte d’une bonne part de déterminisme biologique, sinon même génétique;

  • s’appuyant sur toute l’analyse psychologique et sociale de la cognition ou de l’inconscient (voir par exemple Dissonance cognitive ou Culture et Habitus) de nombreux chercheurs en sciences sociales critiquent ce réductionnisme et soutiennent une vision empreinte d’une bonne part d’évolutionnisme culturel, sinon même structuraliste. Voir l’histoire et l’avenir de la psychologie cognitive par G. Tiberghien (1999) et l’analyse critique de la philosophe C. Malabou sur ce blog de Liberation.fr.

Ce débat théorique oppose aussi deux dimensions idéologiques, révélées par certains mots-clés : d’un coté « récit du sujet, responsabilité individuelle, développement personnel, innovation, naturalisme scientifique voire transhumanisme… » et de l’autre coté « culture, interactions, complexité, dialectique, éthique, dénonciation du réductionnisme voire de l’eugénisme… »

  • Sur neurosciences et décision, voir les conséquences d’une prise en compte des émotions dans les organisations (Van Hoorebeke 2008), voir comment les neurosciences décryptent les liens entre décisions et émotions (Marchais-Roubelat, 2011), voir la neuro-anatomie des différents types de décision (Allain 2013), voir comment neurosciences et théories de la décision peuvent mutuellement s’enrichir (Roullet et Droulers 2014) et voir comment les neurosciences peuvent renouveler lEthnique de la vertu personnelle.

  • Sur neurosciences et marketing, voir les développements de la décision en neuromarketing « entre science et business »: Fouesnant et Jeunemaître, 2012.

  • Sur neurosciences et Apprentissage, voir le débat scientifique sur le cerveau scientifique ou social (Gaussel et Reverdy, 2013 : 41 pages, avec une belle bibliographie) et voir le blog de B. Kammerer (2015) sur le site Slate.fr (« Méfiez-vous des neurosciences »). Sur les mécanismes d’inférence, voir S. Dehaene (2012), neurobiologiste nommé en 2018 président du Conseil scientifique de l’Éducation nationale.

  • Sur neurosciences et Économie comportementale, voir comment se construit ce nouveau champ scientifique assez subversif de la neuroéconomie : Christian Schmidt (2010), Monneau et Lebaron (2011) et voir le mémoire de M. Gauthier (2006).

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Voir les autres théories utilisées dans le développement des SI

Voir la carte générale des théories en management des S.I.

RÉFÉRENCES

A. Damasio (2010),  L’erreur de Descartes: la raison des émotions. Traduction M. Blanc, Éditions Odile Jacob

Google.books et Notes de lecture : N1, N2

R. Descartes (1637), Le discours de la méthode, texte intégral

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A. Berthoz (2003), La décision, Odile Jacob Paris, (l’introduction et la conclusion)

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P. Allain (2013) La prise de décision : aspects théoriques, neuro-anatomie et évaluation, Revue Neuropsychologique, 5 (2)

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M. Gaussel, C. Reverdy (2013), Neurosciences et éducation: la bataille des cerveaux – Dossier IFÉ, 41 pages, avec une bonne bibliographie

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F. Lotstra (2002). Le cerveau émotionnel ou la neuroanatomie des émotions. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, no 29(2)

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B. Fouesnant, A. Jeunemaître (2012), Le neuromarketing, entre science et business, Annales des Mines – Gérer et comprendre vol 4 N° 110

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A. Marchais-Roubelat (2011), Ontologie de la décision individuelle et neurosciences : enjeux méthodologiques et épistémologiques. Management & Avenir, 43,(3)

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G. Tiberghien (1999), La psychologie cognitive survivra-t-elle aux sciences cognitives?. Psychologie Française, Elsevier Masson, pp. 265-283

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D. Van Hoorebeke (2008). L’émotion et la prise de décision. Revue française de gestion, 182,(2)

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Giffard, B. Lechevalier (2006), Neurosciences et affects, Champ Psychosomatique 2006/1, n° 41

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S. Dehaene (2012), Le cerveau statisticien : la révolution Bayésienne en sciences cognitives. Leçon au Collège de France

La vidéo et le diaporama

B. Roullet, O. Droulers (2014), Décision managériale et neurosciences : une nouvelle vision de la gouvernance ? Management & Avenir, 69(3)

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C. Schmidt (2010), Neuroéconomie. Comment les neurosciences transforment l’analyse économique, Paris : Odile Jacob. Note de lecture par Nicolas Vallois

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E. Monneau, F. Lebaron (2011). L’émergence de la neuroéconomie : Genèse et structure d’un sous-champ disciplinaire. Revue d’Histoire des Sciences Humaines, 25(2)

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M. Gauthier (2006), Les neurosciences et l’économie, perspectives de la neuroéconomie, Mémoire UQAM

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