Théorie de la structuration: la récursivité, la flexibilité – A. Giddens, M. Poole et G. DeSanctis

 Les schémas

 

Dualité

structurationLe principe de la récursivité Interactions/Structures

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ApproRoutinesL’appropriation dans le temps (d’après E. Houzé 2016, dossier HDR)

Définition des principaux concepts

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1. La théorie de la structuration (Giddens, 1984)

La théorie d’Anthony Giddens (1984) concerne « La constitution de la société », elle ne traite pas directement des organisations ni de la technologie, mais des relations récursives entre l’action concrète des individus (par exemple la parole) et les formes structurelles des systèmes sociaux (par exemple la langue) :

  • les interactions entre acteurs sont définies comme des relations, contextualisées choisies et explicitables, où se déroulent des jeux de communication (sur le sens), des jeux de pouvoir (sur les ressources) et des jeux de moralité/sanction (sur les règles). Ces relations se reproduisent et s’organisent dans le temps en tant que pratiques sociales particulières (des modalités concrètes sous forme de routines stabilisées, que Giddens appelle des « institutions ») ;
  • une structure sociale (ou mieux une forme structurelle, car elle reste de l’ordre du virtuel) est définie comme l’ensemble, dans le temps et dans l’espace, des propriétés de ces pratiques sociales. Une telle forme structurelle peut alors se définir par trois types de caractéristiques (voir Beldi et al. 2006) : son système de signification (règles sémantiques et connaissances partagées), de domination (répartition de l’autorité) et de légitimation (règles morales et normes).

Par cette approche de la « dualité du structurel » (le structurel est à la fois permis et créé par les interactions : par récursivité, il y a contrainte et aussi habilitation), Giddens s’oppose à la fois au structuralisme (approche plus déterministe, qui ne serait que la flèche descendante sur les schémas) et à la phénoménologie individualiste (approche plus volontariste, qui ne serait que la flèche montante sur les schémas). Dans cette conception duale et pour prendre un exemple, l’université n’existe QUE parce que nous continuons à venir tous les matins pour y faire des cours (les interactions pédagogiques concrètes), mais les acteurs ne peuvent avoir ce type d’interactions étudiants/professeurs QUE sous condition d’utiliser les règles, les ressources et le langage de l’université (les formes structurelles).

La dualité du structurel repose sur une théorie de l’action. Bien que toutes les conditions ne puissent pas être reconnues, l’action des acteurs/agents est toujours intentionnelle (ils savent ce qu’ils font et pourquoi ils le font, c’est ce que Giddens appelle la réflexivité ou l’état de contrôle réflexif). Mais cette action intentionnelle a des conséquences qui, elles, peuvent être intentionnelles mais aussi non intentionnelles, voir Rojot 2001(et en particulier les conséquences qui permettent d’actualiser la structure sociale : c’est bien la parole quotidienne qui actualise les formes structurelles de la langue française, c’est bien l’usage quotidien des médias sociaux qui actualise les formes structurelles de la communication…).

Action

La place des technologies dans la théorie de la structuration?

Il y a une controverse sur la possibilité d’attribuer ou non des propriétés « structurelles » aux technologies dans le cadre de la théorie de la structuration (voir le débat sur la sociomatérialité). Pourtant, en considérant les organisations comme un cas particulier de système social (ensemble de routines comportementales reposant sur des propriétés structurelles stables), de nombreux auteurs pensent que l’appropriation d’une technologie peut s’étudier dans le cadre de la structuration (schéma dans Systèmes d’information et management page 320, et voir les analyse de  Fernandez et Jomaa, 2007, Husser 2010) :

Inreractions

  • on peut en effet concevoir que la technologie est duale : à la fois créée dans un certain contexte, mais aussi utilisée pour des actions qui contribuent à l’actualiser (dans une relation qui est donc récursive). La technologie aurait donc des propriétés structurelles (bien que pour Giddens ces propriétés soient pourtant virtuelles, émergentes, et seulement instanciées);
  • on peut alors concevoir l’appropriation d’une technologie comme une phase de perturbation entre deux périodes de stabilité. Entre deux instants (qui sont à repérer), les évolutions (à la fois des routines de l’organisation et des propriétés structurelles de la technologie) donnent alors du sens à des trajectoires d’appropriation (voir ici Houzé 2000, et dans La conduite du changement voir De Vaujany 2003 et Hussenot 2006).

2. L’AST, Théorie de la structuration adaptative (DeSanctis et Poole, 1990)

Issu de la théorie de la structuration, le cadre spécifique de l’AST (voir DeSanctis et Poole, 1990) a pour origine l’étude de l’appropriation d’une technologie de travail collaboratif (Groupware) par un groupe. On ne considère ici que la récursivité des propriétés structurelles du groupe d’utilisateurs (et plus particulièrement l’évolution des règles de décisions), la technologie disposant quant à elle de propriétés structurelles établies par des concepteurs externes (elles sont donc considérées comme fixes, au moins à court terme).

AST

Modèle simplifié de l’AST (d’après E. Houzé 2016, dossier HDR)

Le premier point important concerne les « propriétés structurelles » de la technologie, qui sont ici définies à deux niveaux différents :

  • d’une part certaines caractéristiques structurelles de la technologie, définies comme les ressources spécifiques, les capacités offertes par le système (ce sont par exemple des procédures de vote ou bien l’anonymat..).
  • d’autre part l’Esprit de la technologie, défini comme l’intention générale concernant les valeurs et les objectifs, qui sont sous-jacents à l’ensemble des caractéristiques structurelles. L’Esprit c’est la ligne de conduite « normale » à adopter lors de l’utilisation : cadre normatif de comportements approuvés, qui a pour origine les intentions des concepteurs externes et des responsables internes de l’introduction de la technologie (dénominations, interfaces, aides, écrits diffusés sur l’utilisation de la technologie, formations proposées… voir le Modèle de la Vision organisante).

Le deuxième point important est le concept de flexibilité de la technologie, qui dépend alors à la fois de son Esprit et de ses caractéristiques : les utilisateurs peuvent en effet s’approprier les technologies de manière « infidèle » par rapport à l’Esprit de la conception initiale ; une variété d’appropriations devient possible, avec des possibilités de réinvention ou de diversion qui sont liées au contexte social (ce sont ici les « structures sociales intégrées » dans la technologie, telles que les normes d’un groupe, l’environnement, les tâches…). Et si l’Esprit n’est pas congruent avec les caractéristiques structurelles, alors le mécanisme d’appropriation peut devenir aléatoire.

On peut noter que le mécanisme de récursivité interactions/structures ne concerne ici que le groupe d’utilisateurs et non pas la technologie, qui est définie en externe par des concepteurs. Il apparaît pourtant difficile aujourd’hui de séparer aussi clairement le développement de la technologie par ses concepteurs et l’appropriation par ses utilisateurs (notamment pour le Web ou les réseaux sociaux, mais aussi avec les méthodes agiles de développement) : voir le débat sur la sociomatérialité.

3. Théorie structurelle de la technologie : la dualité (Orlikowski, 1991)

Issu de la théorie de la structuration, le cadre spécifique de la « théorie structurelle de la technologie » a pour origine l’étude du développement d’une technologie en interne dans une organisation. L’apport de Wanda Orlikovski (1991) concerne la définition même de la technologie, en distinguant l’utilisation et la médiation :

Metastructuration

W. Orlikowski : Utilisation/Médiation  (d’après E. Houzé 2016, dossier HDR)

  • Un premier processus de « structuration » par l’utilisation. La technologie est certes construite au départ par des acteurs concepteurs/développeurs, travaillant dans un cadre social bien déterminé (culture, procédures, division du travail, expertises, communications… flèches descendantes 3a et 1a sur le schéma). Mais cette technologie ne joue aucun rôle dans l’organisation tant qu’elle n’est pas appropriée au niveau local, et donc adaptée ou modifiée par les acteurs/utilisateurs, qui choisissent « librement » d’utiliser la technologie en puisant dans un stock de connaissances et de ressources, et donc avec une latitude dans l’interprétation de ses propriétés. La technologie devient donc ici un construit largement social (flèches montantes 3b et 1b sur le schéma), assez déconnecté de ses éléments matériels (W. Orlikowski a depuis approfondi cette analyse : voir La sociomatérialité).
  • Un deuxième mécanisme de « méta-structuration » par la médiation. La première boucle de structuration à un niveau local peut alors être légitimée au niveau de l’organisation. Quelques acteurs/prescripteurs sont ici engagés explicitement dans des activités qui vont faciliter la légitimation de la nouvelle technologie : réalisation d’aides ou de guides d’utilisation, formations, ou même modification de la technologie d’origine (flèches descendantes 1c et 3c sur le schéma), qui vont permettre la généralisation par l’actualisation des propriétés structurelles, de la technologie mais aussi de l’organisation (flèches montantes 1d et 3d sur le schéma).

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    Voir les autres théories utilisées dans le contrôle des S.I.

    Voir la carte générale des théories en management des S.I.

RÉFÉRENCES

Anthony Giddens (1984), La constitution de la société, éléments de la théorie de la structuration. PUF, Note de lecture des étudiants MIP du Cnam

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Marshall Poole, Geraldine DeSanctis (1990), Understanding the use of Group Decison Support Systems : the theory of adaptative structuration, in Organizations and communication technology, 173-190

lien Google.books

Wanda Orlikowski (1991), The duality of technology: rethinking the concept of technology in organizations, Organisation Science

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J. Rojot (2001), La théorie de la structuration chez Anthony Giddens, document de travail

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H. Houzé (2000), L’ appropriation d’une technologie : une approche structurelle d’un groupe virtuel, Congrès AIM

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A. Hussenot (2006), Démarche empirique d’identification des trajectoires d’appropriation des solutions TIC : le cas Noteplus, Conférence AIMS

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A. Beldi, W. Cheffi, F. Wacheux (2006), L’utilisation de l’information comptable par les managers. Proposition d’une grille d’analyse fondée sur la théorie de la structuration.

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V. Fernandez, H. Jomaa (2007), Usage des technologies de l’information & performance de l’organisation : repositionnement de la relation à la lumière du paradigme de A. Giddens, document CIGREF

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J. Husser (2010), La théorie de la structuration : quel éclairage pour le contrôle des organisations ? Vie & sciences de l’entreprise, N° 183-184)

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Voir aussi ces références sur le site IS Theory

Structuration Theory

Adaptative Structuration Theory