La sociomatérialité : affordances, artefacts, ANT, Action située… – J. Gibson, D. Norman, W. Orlikowski

Les schémas

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Affordances et engagement dans les apprentissages au travail, Workplaces (voir Billett 2001,  ici traduit par Villemain et Lémonie 2014)

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Place des affordances dans un modèle conceptuel de l’apprentissage (Valjataga, Laanpere et Fiedler)

Définition des principaux concepts

Les approches de la sociomatérialité s’efforcent d’échapper à un déterminisme trop social et de « réintroduire » le matériel dans la réflexion organisationnelle, sans pour autant retomber dans un déterminisme technologique. Mêmes si les TIC sont souvent associées à « l’immatériel », il est pourtant évident que les médias sociaux, l’informatique en nuage, les messageries, les tableurs, les systèmes de traçabilité… sont des phénomènes autant techniques que sociaux, autant matériels (serveurs, données, algorithmes, réseaux..) que humains (normes, cultures, représentations…). Ceci nécessite à la fois de considérer l’imbrication matériel/social et de ne considérer la technologie que par ses affordances.

1. Des cadres théoriques imbriquant le matériel et le social

La sociomatérialité désigne un ensemble d’approches qui considèrent qu’outils et acteurs sont indissociables dans une analyse des situations d’action (voir De Vaujany et Mitev, 2015).

Les travaux de Akrich, Callon et Latour (voir ANT, Théorie de l’Acteur-Réseau) soulignent le caractère indissociable du social et du matériel, avec le principe de symétrie et le concept d’«actants» dans un réseau (que ces actants soient humains, mais aussi non-humains : technologies, discours, objets, lieux…). Il ne s’agit donc plus d’étudier une simple interaction entre des acteurs d’un coté et des objets de l’autre, mais une véritable imbrication, des conjonctions et des disjonctions, jusqu’à une éventuelle émulsion qui peut prendre corps dans un réseau (lequel devient lui-même un « actant » de l’innovation). Les objets (et sans doute bien plus que les normes ou les règles) créent des mouvements d’association, au travers de controverses alimentées par des porte-paroles qui assurent la traduction entre différents registres. Les technologies ne sont pas ici de simples moyens de réaliser des actions humaines, mais elles participent d’une manière égale à un réseau technico-économique qui peut ou non « s’aligner » et générer une innovation.

Les travaux de Lucy Suchman ont fondé le champ théorique de l’Action située, à partir de l’étude d’un échec chez Xerox (voir Suchman 1985) : les interactions entre les utilisateurs et un photocopieur intelligent muni d’un système expert ont montré que la cognition ne se situe pas « dans la tête », mais dans un entre-deux, entre l’acteur et la situation (situation dont les autres acteurs font partie). Pour L. Schuman, la cognition située (ou action située) ne fonctionne pas comme un plan-programme pré-établi — les instructions, procédures, comportements, exécutions… modélisées par les béhavioristes (voir par exemple Rationalité « limitée ») ou les cognitivistes (voir par exemple Action raisonnée) — , mais plutôt comme un plan-ressource: une auto-organisation guidée par des circonstances, des ressources, des communications et des « possibles » qu’offre l’environnement (voir l’analyse de Theureau 2004 et voir une application en gestion par Berard 2013). Sur un débat conceptuel entre l’« action située », la « cognition distribuée » et l’opérabilité des objets ou des artefacts, voir l’éclairante contribution de L. Quéré (1997).

Le courant de recherche français de la sociologie des usages de communication a pris son essor au moment de l’apparition du Minitel (voir Proulx 2015, voir Jouët 2000). Il s’agit d’étudier des pratiques sociales et leur inscription dans la durée, car elles sont sous-tendues par des logiques d’innovation qui sont socio-techniques. L’appropriation est ici un processus social de détournement collectif d’un objet technique (diversification puis stabilisation) par des bricolages, des créations et des ruses: (1) maîtrise cognitive et technique de l’objet technologique (au sein d’un groupe), puis (2) intégration de la signification sociale dans la vie quotidienne (au sein d’une catégorie sociale), puis (3) utilisation originale stabilisée (dans toute la vie sociale). Flichy (2008) montre alors une véritable imbrication entre le « cadre d’usage » (les utilisations concrètes dans la consommation) et le « cadre de fonctionnement » (les savoirs et savoir-faire dans l’activé technique de conception).

Dans le courant de recherche de l’apprentissage (situations de travail et situations pédagogiques) le modèle de Y. Engeström (2001) est souvent utilisé, voir Les théories de l’apprentissage. L’apprentissage relève ici de l’«Expansive Learning», qui étend l’usage et le but d’un objet (en contribuant ainsi à une invention collective dans un système d’activité). La relation entre un Sujet (qui peut-être un collectif) et un Objet (qui est interprété à travers les buts de l’action) se fait à travers deux processus : d’une part mobiliser des outils (avec leurs règles d’emploi, leurs schèmes ou  modèles d’utilisation) pour agir sur l’objet, mais d’autre part inscrire cet objet dans une communauté de travail (avec ses propres règles et sa division du travail).

2. La définition de la technologie par ses « affordances »

Le terme d’affordance est un néologisme créé par le psychologue James Gibson (voir Gibson 1977) à partir du verbe to afford, qui signifie à la fois « être en mesure de faire quelque chose » et « offrir ». Il s’agit ici de définir la perception comme une interaction avec l’environnement et non plus seulement comme un mécanisme interne de représentation (voir Luyat et Regia-Corte 2009). Une affordance correspond alors à une occasion d’interactions potentielles avec l’environnement : à la fois une possibilité d’interaction avec un objet mais aussi une capacité de l’objet à suggérer sa propre utilisation de façon plus ou moins intuitive.

Les affordances ne sont pas des caractéristiques intrinsèques et figées de l’objet, mais plutôt des combinaisons de variables objectives, combinaisons qui dépendent du contexte de l’action : ainsi l’eau ne possède l’affordance tenir-sur que pour certains insectes (sauf cas particulier, voir St Jean et St Marc, 0047), ainsi un escalier n’a pas l’affordance être-escaladé du point de vue d’un nourrisson, une craie ne possède l’affordance projectile que pour le cancre au fond de la classe…. Voir ce lien, très complet et avec une bonne bibliographie : Affordances, by V. Kaptelinin. Sur une analyse critique des nouvelles « affordances informationnelles », voir le blog très riche d’O. Ertzscheid Affordance.info.

En sciences cognitives, le concept d’affordance (considéré ici comme une propriété de la technologie qui est découverte et mobilisée par les acteurs) a été popularisé par Donald Norman.  Dans l’ergonomie et le design des interfaces homme-machine, on s’intéresse donc beaucoup aux affordances perçues. Voir Norman 1999, sur les différences entre les modèles conceptuels, les conventions sociales et les affordances (réelles ou perçues).

CouteauPresse-Citron

Dans les situations d’apprentissage, que ce soit au travail dans les Workplaces (voir Billett 2001) ou en formation dans les situations pédagogiques, le cadre théorique de l’Action située et le concept d’affordance sont très utilisés puisque « un environnement de travail doit offrir des potentialités aux individus de s’engager dans des activités et d’en apprécier les bénéfices » (voir l’exemple donné par Villemain et Lémonie 2014). Ici le degré d’engagement des individus conditionne les apprentissages et ce sont les facteurs individuels qui font que les individus usent, rejettent ou contournent les affordances ou potentialités offertes par un certain environnement de travail.

3. En Systèmes d’information, le débat sur les affordances de la technologie

En Systèmes d’information, on dira que l’apport d’une technologie (associée aux connaissances transmises dans l’organisation) consiste à offrir des affordances nouvelles, par rapport à un environnement sans cette technologie. Mais la question reste débattue de savoir :

  • si ces affordances sont les propriétés d’un objet, c‘est la vision « faible ». Pour Paul Leonardi (2013) par exemple, les caractéristiques matérielles des technologies existent bien, même si elles ne sont que les conditions nécessaires de certaines affordances : la matérialité (mais alors quel est le bon niveau de détail?) reste donc ici indépendante des humains et elle est persistante à travers le temps et l’espace, ce qui reste compatible avec le cadre de la Théorie de la structuration. Pour une même technologie, il y a des variations possibles des affordances (mais pourrait-on en dresser la liste?) qui se révèlent lors des interactions sociales : les artefacts sont donc pensés ici comme étant à la fois disjoints et reliés des actions des individus;

  • ou bien si ces affordances sont les propriétés d’un système objet/humain, c’est la vision « forte ». Pour Wanda Orlikowski (à partir de 2000), la technologie ne relève plus du niveau structurel au sens de Giddens et de la structuration, car il n’y a que des « technologies-en-pratique ». Ici on ne parle plus de matérialité des artefacts technologiques, mais plutôt de la matérialité d’un assemblage composite, d’un enchevêtrement plutôt que d’une relation, incluant à la fois des ressources (technologiques et humaines) et des pratiques (règles, représentations, stratégies, projets), voir Orlikowski (2009). C’est au travers de mises en usage récurrentes que la technologie-en-pratique émerge par « enactement » (au sens de Weick, voir Décision par Enaction): « l’usage de la technologie n’est pas un choix parmi un ensemble fermé de possibilités prédéfinies, mais un processus situé et récursif de constitution ». Ici les affordances potentielles dépendent à la fois des caractéristiques de l’artefact (caractéristiques certes techniques, mais issues de pratiques sociales et matérielles), des caractéristiques des acteurs (expériences, motivations, connaissances, habitudes…) et des caractéristiques du contexte (relations sociales, répartition des tâches, ressources d’allocation..).

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    Si l’affordance représente un potentiel « permanent » pour une action,  la question revient à comprendre pourquoi, comment et quand les affordances sont ou non actualisées. Strong et al. (2014) proposent alors un cadre théorique pour examiner les situations ambiguës (l’actualisation d’une affordance peut être à la fois une contrainte et un bénéfice) et les interdépendances entre processus et entre groupes d’acteurs (l’actualisation d’une affordance peut à la fois être facilitée ou être entravée par l’actualisation d’une autre affordance par un autre individu) :

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Voir les autres théories utilisées dans le contrôle des S.I.

Voir la carte générale des théories en management des S.I.

REFERENCES

L. Suchman (1985), Plans and Situated Action: The Problem of Human‐machine. Communication, Palo-Alto Research Center (183 pages)

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J. Gibson (1977): The theory of affordances. In Perceiving, Acting and Knowing

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D. Norman (1999), Affordance, Usages et Conception. Traduction dans Interactions, vol 6 n°3

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W. Orlikowski (2009), The sociomateriality of organisational life: considering technology in management research, Cambridge journal of economics

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P. Leonardi (2013), Theoretical foundations for the study of sociomateriality, Information and Organization n° 23

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Y. Engestrom (2001), Expansive Learning at Work: toward an activity theoretical reconceptualization Journal of Education and Work, Vol 14 n° 1

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D. Strong, S. Johnson, B Tulu, J Trudel (2014), A theory of organization-EHR affordance actualization. Journal of the AIS  Vol 15 n°2

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 F-X De Vaujany, N. Mitev (2015), Introduction au tournant matériel en théories des organisations, publié dans Les théories des organisations,  nouveaux tournants. Economica

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M. Luyat, T. Regia-Corte (2009), Les affordances : de James Jerome Gibson aux formalisations récentes du concept, L’Année psychologique Vol. 109

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S. Billett (2001), Workplace Affordances and Individual Engagement at Work. 4th Conference AVETRA,  Adelaide Australia

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J. Theureau (2004), L’hypothèse de la cognition (ou action) située et la tradition d’analyse du travail de l’ergonomie de langue française, Activités, n° 1-2

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A. Villemain, Y. Lémonie (2014), Environnement capacitant et engagement des opérateurs : une mise en débat à partir de l’activité des techniciens de la base polaire Dumont D’Urville, Activités, Vol 11 n°2

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E. Berard (2013), Usages des comptes de résultat au sein d’une organisation : une perspective sociomaterielle. Comptabilité sans Frontières, Mai 2013, Canada

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S. Proulx (2015), La sociologie des usages, et après ? Revue française des sciences de l’information et de la communication

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J. Jouët (2000), Retour critique sur la sociologie des usages, Réseaux, vol 18, n°100

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P. Flichy (2008), Technique, usage et représentations, Réseaux, vol. 148, n° 2

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L. Quéré (1997),  La situation toujours négligée ? Réseaux, volume 15 n° 85

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Voir sur le site IS Theory une liste de références en SI qui font appel à une approche socio-technique:

Socio-technical Theory