Théorie de la rationalité limitée: la rationalité procédurale de la décision, le modèle I/M/C – Herbert Simon

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  1. Le modèle de H. Simon, et les propositions de H. Mintzberg et J-L Le Moigne

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2. Le modèle de H. Simon, décomposé par H. Mintzberg et al. (1976)

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Définition des principaux concepts

Décider c’est bien plus que choisir. Pour Herbert Simon (1969, 1973) la décision dans les organisations n’est pas un simple calcul coûts/avantages pour optimiser une utilité espérée (comme le postule la théorie économique, dans sa vision dite de l’Homo economicus). H. Simon (prononcer « Saïmone ») a reçu le « Prix de la banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel » en 1976, voir sur le site de l’association MCX-APC Les Introuvables en langue française de H.A. Simon.

1. C’est le comportement du décideur dans l’organisation qui devient l’objet d’analyse: A behavioral model

  •  La première raison tient à la rationalité « limitée » : notre comportement ne peut pas être optimisant (voir Théories mathématiques de la décision) mais satisfaisant. D’une part nous n’avons jamais d’information complète (nos capacités et nos connaissances sont limitées) et d’autre part notre conduite est soumise à l’environnement organisationnel (en situation d’incertitude et non pas de risque calculable).  Pour H. Simon il ne s’agit pas seulement de différents « biais » par rapport à une situation optimale qui serait idéale (voir Économie comportementale), mais bien d’une vision différente : le comportement vise la satisfaction et non l’optimisation (voir Simon 1955: A behavioral model of rational choice).
  • La deuxième raison tient à la rationalité « procédurale : la véritable rationalité c’est la rationalité du processus lui-même. Ce qui peut être rationnel ce n’est pas le seul calcul au niveau du choix (une rationalité qui serait « absolue »), mais c’est l‘ensemble du processus de décision: c’est à dire une rationalité procédurale (voir Ferrière 2011) ou rationalité délibérative (Le Moigne 2009) qui passe d’abord par l’intelligence du problème.

2.  Le processus rationnel de décision est alors itératif: les boucles du modèle I/M/C

En fait, l’essentiel de la rationalité se trouve dans les boucles du processus, dans les itérations et rétroactions, qui doivent être nombreuses, entre les trois phases du modèle I/M/C :

  • la phase d’INTELLIGENCE (Intelligence au sens anglo-saxon de recherche, de veille, et de compréhension) devient l’étape primordiale : l’art du décideur consiste surtout à définir où est le vrai problème (“problem finding”). Il s’agit de créer un espace de problème, un « lieu de travail » conceptuel qui structurera ensuite l’entrée de l’information et les méthodes de traitement. Si le processus est bien “rationnel”, il y aura plusieurs phases d’Intelligence du problème, puisque l’ensemble du processus est toujours bouclé.

Les deux autres phases relèvent du “problem solving” :

  • la phase de MODÉLISATION (ou  conception des modèles de référence) vient de l’expertise que nous avons acquise petit à petit, de nos capacités d’abstraction et de raisonnement. Certaines décisions nous apparaissent comme plutôt programmables ou structurées (au sens informatique par des algorithmes, ou bien au sens organisationnel par des procédures stables), certaines décisions nous apparaissent plutôt non programmables ou faiblement structurées, souvent peu répétitives (nous faisons alors appel à des heuristiques : analogies, ancrage par appel à l’expérience, intuition, approximation, liens sémantiques, recherche d’une solution rapide et réalisable…). Et là encore, si le processus est bien “rationnel”, il y aura plusieurs phases de modélisation puisque le processus est bouclé, Simon parle ici de « récursions fins-moyens ».
  • la phase de CHOIX est une étape d’évaluation et de choix d’une des alternatives. Pour H. Simon, cette dernière phase donne lieu à une sélection qui « (…) n’évoque aucun processus conscient ou intentionnel. Il montre simplement qu’en choisissant tel ou tel type d’action, l’individu renonce par là même à d’autres alternatives ». Choisir ce n’est donc pas retenir la « solution optimale », choisir c’est surtout renoncer (et donc souvent avec une certaine culpabilité, voir un exemple pédagogique dans ce dossier de travaux dirigés :  le cas « Victor Tobin »).

3. En complément de ce modèle général:  J-L Le Moigne, H. Mintzberg

  • Jean-Louis Le Moigne explicite le déclenchement de la première phase d’Intelligence par l’écart ou la dissonance entre le réel voulu et le réel perçu (voir schéma 1.) Plutôt que de décision, il parle alors « d’Intelligence organisationnelle”, car dans un tel processus c’est l’organisation qui se construit, elle décide, agit et construit du sens (voir Frydman 1994). C’est pourquoi J-L Le Moigne considère Herbert Simon comme un des grands contributeurs du constructivisme : « On décide de l’information, bien plus que l’on informe la décision ; et on s’organise pour décider, plus encore que pour produire » (voir Le Moigne 2009).
  • Henry Mintzberg teste et décompose le modèle I/M/C dans la pratique des organisations (voir Mintzberg et al. 1976), il met notamment l’accent sur une dernière phase supplémentaire, celle d’implantation pour entériner la décision, et sur la manière pratique de conduire l’ensemble du processus (voir Schéma 2).

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Fondateur d’une « pensée complexe » (voir Simon, 1969), Herbert Simon est considéré comme un des grands contributeurs de l’Intelligence artificielle. C’est à partir des travaux communs de H. Simon et A. Newell (voir la définition de procédures dans le programme Logic Theorist) que cette branche de l’informatique a pu s’éloigner des “simples” algorithmes de calcul pour s’intéresser aux heuristiques (reconnaissance de formes, réseaux de neurones, solutions approchées, appariements, redondance…) : « L’heuristique du joueur d’échecs professionnel pour une recherche sélective et ses connaissances encyclopédiques des schémas significatifs sont à la base de sa rationalité procédurale quand il choisit de déplacer une pièce. Nos études ont montré comment un joueur donne forme à ses aspirations quant à une position, et les modifie, de sorte qu’il peut décider quand un déplacement particulier est “assez bon” (satisfaisant), et qu’il peut arrêter sa recherche » (Simon,  1973,  page 6). Pour une histoire de l’Intelligence Artificielle, voir sur Interstices une bonne série d’articles de base et voir les modèles développés aujourd’hui dans Systèmes multi-agents et réseaux de neurones formels.

Voir les autres théories utilisées dans le développement des SI

RÉFÉRENCES

Herbert Simon (1973), De la rationalité substantive à la rationalité procédurale, un « introuvable », mais disponible…

sur le site MCX – APC

Herbert Simon (1955), A behavioral model of rational choice, The quarterly journal of economics

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Herbert Simon (1969), Les Sciences de l’artificiel, Paris, Folio 2004. Note de lecture des étudiants MIP du Cnam

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Herbert Simon, dix textes sur les sciences de la cognition et la pensée complexe. Textes réunis et traduits par Jean-Louis Le Moigne sur le site du RIC, Réseau Intelligence et Complexité

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Jean-Louis Le Moigne (2009), L’Intelligence de l’Action appelle l’exercice de la Pensée Complexe, Conférence introductive Synergies Monde n° 6

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H. Mintzberg, D. Raisinghani, A. Théorêt (1976), The structure of ‘unstructured’ decision processes, Administrative Science Quarterly, Vol. 21 Issue 2

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M. Ferrière (2011). Les principales critiques de la théorie du choix rationnel. Idées économiques et sociales,165

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R. Frydman (1994), Sur l’opposition de la rationalité substantive et de la rationalité procédurale. In: Cahiers d’économie politique, n°24-25

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Voir aussi les recherches en SI qui utilisent cette théorie sur le site Theories Used in IS Research :

 Administrative behavior theory

Behavioral decision theory